Faut-il ouvrir sa suite logicielle à ses concurrents ?
Quand on est à la fois éditeur et acteur du même marché, la question de la commercialisation externe n'est jamais neutre. Comment nous l'abordons, avantages et lignes rouges.
Karl Verger
LAPI TECH
C'est la question qui revient à chaque discussion sérieuse avec un investisseur, un partenaire, ou un dirigeant curieux. Vous êtes courtier. Vous avez construit une suite logicielle qui vous démarque. Allez-vous la vendre à vos concurrents ? Je n'ai pas de réponse tranchée, et je crois que c'est une bonne chose. Ce que j'ai en revanche, c'est un cadre pour ne pas se tromper.
Le premier réflexe, souvent celui des dirigeants qui ont beaucoup investi, est protectionniste. On a construit un avantage, on le garde. La logique est saine : pourquoi équiper ceux qui vous prennent des parts de marché ? Ce raisonnement a un mérite — il oblige à comprendre où est vraiment l'avantage. Il a aussi une limite : il suppose que l'avantage tient à l'outil. Or l'outil est reproductible, l'avantage l'est rarement.
Le second réflexe, celui des éditeurs par formation, est l'inverse. Un logiciel qui n'a qu'un utilisateur est un logiciel qui s'appauvrit. Le confronter à d'autres cabinets, d'autres organisations, d'autres tailles, c'est le forcer à devenir un produit et non plus un outil interne. C'est aussi ouvrir un marché considérable — le courtage français compte plusieurs milliers de cabinets — que la seule activité de courtage ne saturera jamais.
Entre les deux, il y a une posture que j'assume depuis le départ : distinguer ce qui est notre avantage compétitif de ce qui ne l'est pas. Notre avantage n'est pas d'avoir un CRM. C'est d'avoir un CRM pensé à l'intérieur du métier, avec les milliers d'ajustements que seuls les usages réels imposent. Cet avantage tient à notre position, pas à la brique logicielle. Vendre la brique n'y change rien — d'autant que la maintenir sans notre position deviendrait plus coûteux et moins pertinent.
En revanche, refuser de la vendre a un coût réel. Cela nous prive d'une source d'apprentissage — d'autres contextes, d'autres frottements. Cela nous prive d'un modèle économique complémentaire, qui finance mieux la R&D que la seule activité de courtage. Et cela envoie le signal, à nous-mêmes autant qu'à nos équipes, que la technologie est un actif défensif plutôt qu'un métier à part entière. C'est ce dernier point qui m'a convaincu de trancher.
Nous avons donc choisi d'ouvrir, mais avec des lignes rouges. Les données restent cloisonnées par cabinet — la souveraineté est non négociable, pour nous comme pour tout autre client. Les ajustements ultra-locaux, ceux qui ne servent qu'un cabinet particulier, restent hors du produit ; c'est ce qui empêche l'outil de se dissoudre en cas particuliers. Et nous refusons certaines relations : concurrents directs qui chercheraient à nous copier plutôt qu'à s'outiller, acteurs dont les pratiques ne correspondent pas à notre lecture du métier.
Est-ce parfait ? Non. On perd parfois des affaires par principe. On accepte parfois des clients qui deviennent des concurrents plus sérieux qu'avant. Mais nous avons fait notre paix avec l'idée qu'un bon logiciel bien diffusé nous force à rester bons, tandis qu'un bon logiciel gardé au chaud finit par ne plus l'être.
Il n'y a pas de réponse universelle à la question de l'ouverture. Il y a des cadres, des lignes rouges, et surtout la lucidité sur ce qui constitue vraiment votre avantage. Si votre avantage tient à l'outil, ne le vendez pas. Si votre avantage tient à autre chose que l'outil, arrêtez de faire comme si c'était l'inverse.